Le maître des secrets
« Il est rare que deux personnages de même rang puisse s’accorder sans que cette entente porte préjudice au pouvoir royal et trouble la politique du Roi… En revanche quand ils sont en désaccord, au point de s’opposer l’un à l’autre et d’être réfractaires à toute entente, leur désaccord est un gage de la stabilité et de la puissance de la royauté. »[1]
JAHIZ
A défaut d’être un homme de réseau, François Letellier a décidé une bonne foi pour toute qu’il lancerait le plus souvent possible ses rêts sur des élus locaux…dans son propre intérêt. Ne faisant confiance à personne, il a opté pour le réseau sur-mesure et compris que dans le microcosme politico-bocager, la survie passe par la multiplication d’obligés. C’est la condition nécessaire et suffisante pour empêcher quiconque de se lier alors que l’on feint soi-même de vouloir décrocher la timbale : un siège majoral.
Ceux qui pensent régulièrement que François Letellier veut être calife à la place du calife en se faisant élire maire d’Avesnes-sur-Helpe se trompe lourdement. Son rêve très secret : être un faiseur de roi, être le Georges Bénard-Queulin[2] du Nord, le Paul Camous[3]du Hainaut-Cambrésis et accessoirement devenir sénateur sans être passé par les charges de maire, conseiller général, voire de député. Seul un scrutin de liste comme celui des régionales[4] est à la rigueur envisageable, encore faut-il que les circonstances s’y prêtent et que notre homme soit en haut de liste.
Il faut remonter à une éternité[5] pour distinguer sur une photographie officielle le visage poupin de notre homme qui se cache depuis plus d’une décennie derrière une barbe tantôt domptée, tantôt folle et toujours traîtreusement tiraillée par son propriétaire en période de tension intérieure. Il est toutefois une chose qu’il est contraint d’offrir à la vue de tous : ses lèvres généreuses qui révèlent l’hédoniste et l’être en quête permanente de se mettre quelque chose ou quelqu’un sous la dent. Quant à ses yeux qu’il aime écarquiller pour feindre l’étonnement ou pour séduire, ils ne sont qu’un outil dans la besace de ce bateleur-né.
C’est sans aucune retenue, fidèle au personnage terrible qu’il s’est forgé et que le commun a adopté ; que son regard intolérable fouaille, devine, reconnaît. La dernière arme escamotable de François Letellier, c’est sa voix. Il désarçonne et désarme son vis-à-vis en assénant les pires vacheries à voix basse empreinte d’un modulé doucereux. Bref du fiel dans le miel. Cependant, il laisse toujours l’impression après avoir grondé et élevé le ton qu’il demeure insatisfait. Pensez donc, notre Conti[6] avesnois ne pouvait faire autrement ! Plus ou moins consciemment il assimile à une inadmissible faille dans son armure ; l’expression de cet emportement. En clair : un défaut de maîtrise de soi-même.
Le pouvoir est une première nature chez cet être redouté et raillé qui ne dédaigne pas l’humour et réserve ses bons mots toujours incisifs à l’encontre de quiconque se met en travers du maître qu’il sert ou de celui qui a l’outrecuidance de contrecarrer ses propres plans.
Personnage hors du commun, il est tombé dans la politique tout petit. Officiellement lors des municipales de 1989, officieusement beaucoup plus tôt. Déconcertant, celui qui passe pour le Raspoutine du vert pays entretient savamment sa légende. Pour les quadras et plus de la circonscription et au-delà[7], il est issu de haute lignée politique locale.
Se moquant comme de sa première élection des ragots de première, seconde ou troisième main ; il a décidé en opportuniste de bon aloi de faire feu de tout bois.
Outre son auguste personne, il a un maître dans le bocage : Alain Poyart, maire d’Avesnes-sur-Helpe, conseiller général, président d’une intercommunalité… Ailleurs, il est l’homme lige d’Alex Türk qu’il assiste en sa qualité de secrétaire général de l’Association des élus non-inscrits du Nord.
Fusible autoproclamé de son mentor Alain Poyart, notre Ericrate[8] a vite inversé les rôles. Il est devenu son sherpa. Rien de mal à cela, encore faudrait-il qu’il se souvînt d’une règle élémentaire de base : pour faire briller Autrui, il faut s’éteindre soi-même. Rester en retrait. A trop vouloir donner à tous qu’il est la tête de son grand homme, il court le risque de faire passer Alain Poyart pour acéphale[9]. Triste performance que ce dernier ne mérite assurément pas.
La complicité est si étroite entre les deux hommes qu’ils n’ont pas toujours besoin de mots pour se comprendre. Un danger ? François Letellier monte au créneau et montre les dents. C’est ensuite avec application que ce prédateur impénitent déchiquettera sa proie. Ses terrains de prédilection ? Le conseil municipal, les intercommunalités, les centres décisionnels et bien évidemment les batailles électorales.
Alain et François, les deux font la paire. Du côté de la Communauté de communes du Pays d’Avesnes, certains élus les affublent d’un sobriquet qui leur sied à merveille : Don Quichotte et Sancho Pança, tandis que d’autres plus sympathiques surnomment l’incontournable Monsieur 1er bis : Wédric. [10] Ailleurs dans les cantons de Trélon, Landrecies et Hautmont et Solre-le-Château pour la majorité des acteurs locaux; l’ellipse est de rigueur, le non-dit éloquent. Certains se risquant en un timide « vous voyez ce que je veux dire» ou un « vous voyez qui, mais je ne vous ai rien dit ! »
Qui aime, ne me mégote pas ! Il arrive donc que parfois François-Ericrate aille trop loin. Aller au devant du désir du patron c’est sympa, mais quand un coup tordu tourne en eau de boudin, il faut assumer. Le « cramage » répété du boss signifie pour n’importe qui une perte assurée d’un parapluie, d’une immunité. C’est paradoxal, mais pour notre homme cela renforce la dépendance du fragilisé à sa propre personne.
Dans ce pas-de-deux digne de Marius Petipa[11], chacun des partenaires trouve son compte. Une mauvaise appréciation de la situation François en est l’auteur, une petite victoire arrachée Alain en est l’orfèvre.
François Letellier n’ignore pas qu’il passe pour l’âme damnée de Madison man[12], mais il a conscience de n’être qu’une plante grimpante enlaçant un laurier qui ne peut que dépérir si celui-là vient à flétrir. Si l’un tombe, l’autre le suit de peu. Son roi lui permet des choses qu’il n’admet de quiconque. Sûr de sa force, il peut se permettre de dire à Alain Poyart, à l’instar de Sun Tzu : « Votre serviteur a déjà reçu de vous, l’investiture de commandant en chef ; or lorsque le commandant est à la tête de l’armée, il n’est pas tenu d’accepter tous les ordres du souverain ». En d’autres termes, je fais ce que je veux quand je veux. C’est toujours dans ton intérêt. N’attends pas que je m’excuse pour ce que je crois être nécessaire, juste et utile.
La grille de lecture du pouvoir du Maître des secrets est singulière, détonante et inattendue dans ce coin de France car elle ne correspond pas au schéma de détenteur de fief. François Letellier joue toujours une partition au-dessus. Il s’efforce donc de conquérir les centres névralgiques de toute décision. Son exequatur dépasse largement celles des détenteurs de charges électives. C’est sans vergogne qu’il cumule les fonctions administratives. On le retrouve secrétaire général de la Communauté de communes du Pays d’Avesnes, il sévit du côté de Solre-le-Château, il est administrateur d’une foultitude de syndicats intercommunaux à vocation unique ou multiple. Il a un avis sur tout et sur tous. Il arrive parfois que le technicien censé préparer les décisions se mêle âprement aux discussions des élus ayant oublié la casquette qu’il a sur la tête à ce moment-là. Il n’est pas rare alors qu’agacés certains édiles le remettent en place ou que d’autres craignant des mesures de rétorsion se taisent en attendant la fin de l’orage et de la réunion pour se répandre en propos peu amènes.
L’avantage d’être secrétaire général d’un établissement public de coopération intercommunale réside dans le rapport personnel que l’on peut établir avec un maire. Excellente tour de contrôle, ce statut améliore la prise de pouls de la vie locale. Pour François Letellier c’est l’occasion de sonder les attentes de son interlocuteur. C’est toujours utile avant un renouvellement de mandat majoral. L’élu se retrouve devant François-le-Confesseur[13] qui peut gourmander, absoudre ou garantir le salut.
C’est également l’occasion l’air de rien de veiller au grain pour ses patrons que sont Alain Poyart alors toujours candidat sur une cantonale ou une législative, bien sûr Alex Türk qui aura besoin le moment venu de grands électeurs…et lui-même. Puisqu’ il est dès lors en mesure de souffler le nom d’un tel ou d’un tel pour une cantonale et d’entretenir des rivalités tout en prenant soin de s’aboucher avec le sénateur Jean-René Lecerf, sarkozyste grand teint et président du groupe UPN au conseil général et…. le sénateur Jacques Legendre chiraquien patenté…
C’est également le lieu idéal pour une conquête éventuelle de la cité sous-préfecture après un sextennat d’absence physique du conseil municipal.
Pour compléter le tableau et peser davantage le Potenti principe[14] avesnois n’hésite pas à envisager la gérance par commandite avec plus ou moins de succès comme ce fut le cas à Fourmies avec le résultat qu’on connaît, et aujourd’hui à Sains-du-Nord où la liste mitonnée, par ses soins, pour ses proches a raflé la mise.
Optimiste ou pessimiste ? Cela dépend s’il est ou non directement concerné. Il est des circonstances comme le coaching électoral ou en qualité de directeur de campagne on analyse froidement tous les paramètres. Si cela sent mauvais on tente par petites touches de préparer psychologiquement le candidat en fonction de sa capacité à encaisser les coups. Pour éviter une démobilisation de ce dernier, et accessoirement des groupies ; sourire et optimisme sont de rigueur tandis qu’en sous-main on s’active sans toujours les tenir au courant pour allumer des contre-feux. Le hic c’est qu’on ne doit rien négliger et que ce qui apparaît comme important aux yeux du coach est considéré comme accessoire au candidat, obérant davantage l’issue victorieuse.
François Letellier croit en sa bonne étoile tout en étant persuadé que l’on n’obtient rien sans rien. Pas toujours lucide, il n’en demeure pas moins un sceptique et un pragmatique. Il n’ignore absolument pas que détenir les pouvoirs est à la longue très frustrant et qu’il lui faudra bien un jour détenir le pouvoir.
A l’instar de Christine de Suède, François Letellier s’exclamerait volontiers « Vous savez, quoi qu’en dise la médisance, que je suis innocent de toutes les impostures dont elle a voulu noircir ma vie. »[15]
A près tout, Avesnes-sur-Helpe n’est-elle pas surnommée la Cité des mouches ? Or, dans la symbolique chrétienne, la bébête qui agace à force de bourdonner représente… la médisance !!!
Notre homme pourrait également emprunter à celle qui fut surnommée la Minerve du Nord, cette forte maxime : « N’obéir à personne est un plus grand bonheur que de commander le monde entier.
[1] in Le livre de la Couronne, Kitāb at-tāğ . Cet ouvrage est un traité d’origine iranienne écrit au IXe siècle à destination des princes et leur entourage.
[2] Fondateur du très sélect Le Siècle, cercle accueillant la fine fleur de l’économie, de la finance et de la politique
[3] Fondateur du bien nommé Club de l’Ascenseur
[4] A moins qu’une réforme prônant la fusion entre conseils généraux et conseil régional voient le jour avant 2010.
[5] In L’Union au service des Avesnois consacré à la liste menée par Arthur Moulin pour briguer un quatrième mandat consécutif de maire d’Avesnes-sur-Helpe aux élections de mars 1989. François Letellier, benjamin, de la liste portant le dossard 22 était déclaré comme assistant…
[6] Louis-François de Bourbon, prince de Conti chargé par Louis XV d’organiser le Secret du Roi (diplomatie parallèle)
[7] Un élu de la Métropole lilloise rencontré au cœur de l’hiver 2006 m’indiquait avoir été saisi par la ressemblance entre F. Letellier et un homme politique : « Quand je l’ai vu pour la première fois, je me suis dit : « C’est X avec trente ans de moins. »
[8] virtuose de l’intrigue.
[9] Acéphale et non a-céphale puisque existe réellement un pouvoir poyartien à gouvernance transverse.
[10] Allusion au géant d’Avesnes-sur-Helpe Wédric le Barbu en hommage au personnage éponyme qualifié de fondateur de la ville après qu’il y eût érigé une tour vers 1050.
[11] Chorégraphe marseillais qui dirigea dès 1869 la troupe de Saint-Petersbourg. Il séjourna plus d’un demi siècle en Russie.
[12] Alain Poyart est un danseur émérite du madison et son mode de gouvernance rappelle celle d’un gouverneur américain du nom de Madison. Qui donna son nom au célèbre Madison Square garden. De New York.
[13] Clin d’œil à l’abbé Michel Le Tellier (1643-1719), confesseur du Roi de 1703 à 1715
[14] Puissant prince. C’est sous ce vocable que Louis XI (1423- 1483) désignait le comte de Warwick dans sa correspondance diplomatique.
[15] In Ma vie dédiée à Dieu. Christine de Suède (1626-1689) est couronnée en 1650, abdique en 1654 après un enième assassinat. Elle abjure le protestantisme pour embrasser le catholicisme.